Les secrets relationnels du psychothérapeute

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Par: Pixabay

par Patrick De Bortoli, M.A., TCF, psychothérapeute

Mercredi le 14 février, 10 h 15. Marcy et Jen sont en retard, ce qui est inhabituel de leur part. Je les trouve généralement confortablement installées sur les chaises de la salle d’attente au moins 10 minutes avant chaque rendez-vous. J’en conclus donc que j’ai fait erreur sur le moment de notre rencontre, mais mon calendrier électronique m’indique que non. Je laisse la porte de mon bureau ouverte et attends les 15 minutes requises avant de les contacter.

10 h 26. Marcy arrive en catastrophe dans le cadre de porte. Seule. Les yeux rougis. Elle s’assied, sans retirer ses bottes ni son manteau, comme pour se protéger. Elle se met à pleurer. Alors que je suis sur le point de fermer l’immense porte de mon bureau, je sens une résistance. Jen. Le visage impassible. La colère déborde de son regard perçant.

Je présume qu’elles viennent d’avoir une de leurs disputes explosives. J’attends en silence, afin de laisser la scène se dérouler naturellement.

« Aussi bien dire ce qui s’est évidemment encore produit ! commence Jen en brisant ostensiblement le silence. La cruelle Jen a écrasé l’âme délicate de Marcy! »

Marcy éclate en sanglots.

« Toutes ses niaiseries de la Saint-Valentin sont la raison précise pour laquelle je déteste autant cette fête! Des attentes élevées qui finissent toujours par des déceptions! affirme Jen en furie. Je ne comprends pas ce qu’elle attend de moi. Que je joue la danse commerciale de l’amour : rapporter des fleurs et des chocolats à la maison, préparer un dîner aux chandelles? Ce n’est tout simplement pas moi. Et ce ne le sera jamais! »

Je souligne la valeur que Jen accorde à l’authenticité des gestes d’affection et sa frustration face aux attentions artificielles imposées par une société centrée sur les profits.

« C’est tellement faux et insensé! Ça me dépasse qu’elle croie encore à toutes ces conneries! »,

insiste-t-elle

« Désolée de ne pas être aussi froide que toi, Jen, et d’essayer d’insuffler un peu de romantisme dans notre relation! déclare Marcy avec soin alors que les larmes déferlent. Tu es incapable d’être romantique! Ou d’exprimer le moindre sentiment positif à mon égard! Tu es froide! Froide! Froide! poursuit-elle, sur le point de crier. Pas même ce jour-là, dans toute une année… »

« Arrête de faire le bébé! Je ne peux pas supporter de te voir attendre tout bonnement pour un petit signe d’approbation ou un cadeau, évaluant mes moindres gestes! »,

riposte Jen brutalement.

« Je n’ai jamais l’impression d’être assez pour toi! »

exprime doucement Jen, après un moment de silence.

« Je n’ai jamais l’impression d’être assez importante pour toi »,

répond tranquillement Marcy.

À mon retour du travail ce jour-là, j’ouvre la porte de la maison et vois que ma femme et mes enfants ont préparé un souper de Saint-Valentin. Je me rends alors compte que j’ai oublié de lui rapporter quelque chose…  

Comment se fait-il que deux personnes qui veulent être ensemble, qui veulent prendre soin l’un de l’autre, passent carrément à côté de l’autre et finissent par se blesser mutuellement? Vivre dans une relation est une des tâches les plus difficiles de l’être humain. Un fort lien affectif entre deux personnes nous semble, et nous est, si vital. Malgré cela, nous continuons à tomber dans les pièges relationnels. Comment apprend-on à reconnaître et à exprimer les émotions? Comment apprend-on à cultiver des relations saines? À recevoir et à donner de l’amour? À apprendre ce qu’aimer signifie véritablement?

Nous apprenons indirectement de notre famille d’origine, puis de nos expériences personnelles et nous formons une compréhension et une signification unique de « comment aimer », communiquer, se disputer, créer des liens. La société nous instruit sur « jouer » l’amour, à l’aide de cadeaux matériels, de clichés et d’actions symboliques. Mais elle ne nous prépare pas à « vivre » l’amour. La pratique de l’amour repose dans les détails ordinaires de nos interactions quotidiennes avec notre partenaire. Cela exige curiosité, affection, attention, respect, confiance, engagement, responsabilité et vulnérabilité. Il est plus juste de parler du verbe « aimer » que d’« amour », car il faut agir. Cela implique aussi que l’on fait le choix d’aimer.

« L’amour est ce que l’amour fait »,

écrit bell hooks, un éminent spécialiste sur la question. « Vivre » l’amour n’a pas besoin d’être tape-à-l’œil ou exagéré. Sa valeur ne repose pas sur la sémantique, mais plutôt sur l’expérience ressentie de confiance mutuelle au sein d’une relation sûre. C’est cultiver ce qui fait que nous et notre partenaire sentons que nous comptons pour l’autre et que nous sommes considérés. Cesare Pavese, un écrivain italien, écrit :

« Vous saurez que vous êtes aimé lorsque vous montrerez votre vulnérabilité sans que l’autre l’utilise pour affirmer sa force. »

Aimer est aussi savoir que dans nos moments les plus fragiles, notre partenaire n’y verra pas une occasion de nous faire du mal, mais de nous chérir.

Avec l’objectif d’utiliser la Saint-Valentin comme une occasion d’apprentissage, j’ai rassemblé quelques-uns des « secrets relationnels du psychothérapeute » qui pourront vous être utiles afin d’apprendre à mieux « vivre » l’amour.

1. Retournez à la planche à dessin. N’hésitez pas à revenir aux essentiels d’une communication efficace, comme parler au « je » plutôt qu’au « tu ». Cela peut paraître puéril, mais est primordial pour avoir la moindre chance d’être entendu par votre partenaire. Commencer un dialogue par des affirmations avec « tu », comme c’était le cas dans la conversation ci-haut, est l’équivalent d’entamer des négociations de paix en décochant des flèches. Montrer l’autre du doigt est la meilleure façon de fermer son cœur et ses oreilles, car il sera trop occupé à se protéger, à bâtir un mur fortifié et à préparer l’artillerie lourde! Les affirmations en « je », au contraire, expriment comment vous vous sentez et montrent que vous prenez le risque d’être vulnérable. Personne ne peut contester ce que vous ressentez, peu importe leurs efforts. Tendre la main, plutôt que de lancer des boulets de canon, augmente grandement vos chances d’être réellement écouté.

2. Soyez égoïste ! Nous nous sentons parfois si accablés par la frustration et l’exaspération face à notre partenaire que l’idée de faire un effort supplémentaire pour lui ou même pour la relation semble impensable. Alors, faites-le simplement pour vous : sincèrement être à l’écoute de votre partenaire, ou souligner un geste agréable de sa part ou un effort maladroit, l’aidera à s’adoucir et augmentera sa disponibilité et son écoute pour répondre à vos besoins! Faire l’effort de parler au « je » rendrai votre partenaire plus sensible, plus disposé à vous écouter! Rappelez-vous qu’il ne s’agit pas d’une guerre, où vous posez des gestes gentils et votre partenaire se traîne les pieds, où il « gagne encore sans faire d’efforts et sans reconnaître ses fautes ». Vous êtes simplement occupé à construire, égoïstement, un nid douillet dans lequel vous pourrez être écouté et vu. Vous verrez que, comme l’affirme le thérapeute conjugal chevronné Daniel E. Wile, vous et votre partenaire finirez éventuellement par défendre le point de vue de l’autre. « Non, non, tu as raison, j’ai été très geignard dernièrement », ou « tes plaintes sont justifiées, c’est vrai que je suis plus désordonné à la maison ce mois-ci ». Essayez, ça fonctionne!

3. Soyez curieux. Montrez un plus grand intérêt envers les points de vue de votre partenaire. Je répète souvent que chaque personne vit dans son propre petit univers, bien unique à elle. Nous faisons souvent l’erreur de prétendre savoir ce que notre partenaire a ressenti ou entendu suite à nos gestes ou paroles. Nous prétendons que « ça voulait dire exactement ce que je voulais exprimer » et sommes surpris lorsque l’autre « dramatise ». Notre vécu forme notre univers singulier. La façon dont les actions et les paroles résonnent dans chaque univers dépend de notre histoire. De là, les malentendus émergent. Adressez-vous à votre partenaire avec une attitude ouverte, sans idées préconçues, et posez-lui des questions quant à ses réactions lorsque vous ne les comprenez pas. Montrez-vous curieux!

 4. Devenez un « reporter de nouvelles » de votre moi intérieur. Parce que nous sommes des entités et des univers si particuliers, il est également recommandé de clairement communiquer à votre partenaire ce que vous voyez et ressentez dans votre for intérieur. Une façon agréable de le faire est d’agir comme un reporter de vos pensées et de vos émotions. Ainsi, plutôt que de rester dans un état réactif, vous pouvez décrire ce qui se passe en vous. Par exemple, plutôt que réprimander votre partenaire comme Jen le faisait ci-dessus avec une phrase comme « tu n’es qu’une égoïste, et tu ne sais te préoccuper que de toi-même! », vous pouvez lui dire plus justement : « Je me sens extrêmement réactive en ce moment. J’ai juste envie de crier ou de te dire des choses blessantes pour que tu me regardes et m’écoutes. J’ai l’impression de n’avoir aucune importance pour toi. » Dans la première version, l’autre n’entend que le bruit des flèches décochées, le moyen utilisé, pas l’essentiel du message. Ce qui vous laisse avec un sentiment encore plus fort que vous n’importez pas. Dans la seconde version, vous exprimez exactement ce que vous voulez communiquer à l’autre. De cette façon, le moyen n’étouffe pas le message.

5. Rappelez-vous que l’intention n’a pas d’importance. Au sein d’une relation, l’intention derrière les comportements n’a en fin de compte aucune importance. Combien de fois entendons-nous notre partenaire nous dire à quel point il a été blessé par nos paroles ou nos actions, et nous répondons : « Oh non, tu m’as mal compris, ce n’était pas mon intention! » Par le fait même, nous invalidons l’expérience ressentie par l’autre. Peu importe cette intention, la première étape (avant de se justifier) est de valider les sentiments de l’autre. Négliger cette étape essentielle risque de compromettre toute possibilité de guérison ou d’un dialogue constructif. Que nous le voulions ou pas, la blessure est là!

6. Ayez des conversations de récupération. Après une dispute ou un malentendu blessant (que ce soit quelques minutes, quelques heures ou quelques jours plus tard), faites l’effort d’avoir une conversation récupératrice. Les disputes, les différends, les blessures sont inévitables au sein d’une relation amoureuse. Nous faisons ou disons des choses pour nous protéger. Demandez à avoir une conversation de récupération, une fois la poussière retombée, est un excellent moyen de favoriser l’intimité et de guérir les blessures. Dans notre scénario initial, Jen ou Marcy aurait pu, après coup, aller vers l’autre et lui dire : « Tu sais, quand je t’ai accusée sans cesse d’être froide… En fait, j’ai l’impression que c’est ma seule façon d’exprimer ma solitude. J’ai si peur, lorsque je nous sens éloignées, que ça indique la fin de notre couple. C’était une mauvaise stratégie pour que tu me portes attention. Je sais que c’était blessant et je m’en excuse. » L’idée n’est pas de reprendre la dispute, mais de montrer notre vulnérabilité en exposant les peurs qui motivent nos actions et de reconnaître le tort causé. Ouvrir la porte de notre être intérieur encourage l’intimité, le rapprochement et la proximité.

7. Sachez que les faits ne sont pas les faits. Les investigations et les querelles interminables sur « ce qui s’est réellement passé », « qui a dit quoi », « qui a fait quoi » conduisent vers une spirale insensée qui peut seulement alimenter les conflits et le sentiment de ne pas être compris ou considéré. Les « faits » dont nous sommes témoins sur ce que l’autre a dit ou fait ne sont que les reflets subjectifs de notre réalité, et non de la réalité. Concentrez-vous plutôt sur votre vérité : ce que vous avez ressenti. Sur comment et où ce que vous avez vu et entendu a atterri dans votre univers. Attendez-vous à ce que vos actions soient parfois perçues d’une façon inimaginable pour vous. À l’exception de la maltraitance, nos faits n’existent pas hors de notre propre perspective.

8. Comprenez que votre partenaire ne parle pas vraiment de vous. Lorsque votre partenaire se déchaîne contre vous et vous bombarde de toutes parts avec des affirmations en « tu », il est facile de croire qu’il est vraiment question de vous. En fait, ce que nous disons des autres en dit peu sur eux, mais en dit long sur nous. La dernière remarque de Jen sur les besoins enfantins de sa partenaire et sa façon de scruter chacun de ses gestes à la recherche d’un signe authentique d’approbation traduit seulement ce qu’elle a finalement été capable de lui avouer : elle a peur et elle-même sent qu’elle n’est pas à la hauteur. Elle semble parler des défauts de Marcy alors, qu’en vérité, elle exprime ses propres peurs et insécurités de ne pas mériter son amour. Le comprendre peut vous aider à aller à l’essentiel lors de la conversation de récupération et de parler de vous. Le choc des flèches perdra sa force et vous les verrez comme des signes de vulnérabilité.

9. Insuffler la positivité dans votre relation. Pour être une réussite, toute relation a besoin de faire le plein amoureux de compliments, de gestes affectueux, de douces considérations et d’attentions. Une relation ne peut pas survivre à l’épreuve du temps avec un réservoir vide. N’hésitez donc pas à reconnaître les efforts de votre partenaire pour vous plaire, de lui faire part de votre appréciation des gestes affectueux au quotidien. Faites le plein des gestes d’amour, afin qu’ils surpassent toujours les nombreuses secousses et collines de négativité qui vident la relation!

10. Gardez en tête que l’amour reflète l’amour. J’ai observé une loi fondamentale de la satisfaction relationnelle qui stipule que l’amour ne peut émerger d’une absence d’amour.  Il est très difficile d’atteindre la satisfaction au sein d’une relation sans s’adonner à la tâche de l’amour de soi. Apprendre à s’aimer soi-même est donc la pierre angulaire sur laquelle bâtir la satisfaction des conjoints à long terme. Elle nous permet de voir plus objectivement comment et combien nous méritons d’être aimés. Elle indique jusqu’où nous sommes capables d’aller et prêts à nous rendre pour les autres, sans nous sacrifier. Et notre tolérance quant à ce que les autres peuvent prendre de nous. Les gestes d’amour de soi commencent par un regard honnête sur nos limites. Et les respecter en les acceptant et en reconnaissant nos forces véritables. L’amour que l’on investit envers soi-même reflète l’amour que l’on recevra.